Entretien avec Emmanuel Chastellière et Anthelme Hauchecorne

En lisant Shusharrah, je me suis pas mal questionnée sur l’écriture à 4 mains et la manière de procéder des auteurs. Questions que j’ai décidé de poser aux 2 auteurs du roman. Puis, tant que j’y étais, j’ai eu envie d’interroger Emmanuel Chastellière sur plein d’autres choses notamment concernant la parution de Célestopol 1922 et son activité de traducteur. Comme je suis gentille, j’ai décidé de vous partager leurs réponses. Un très grand merci à Emmanuel Chastellière et Anthelme Hauchecorne pour leurs disponibilités et leur gentillesse.

Questions concernant Shusharrah :

  • Emmanuel, ton actualité cette année a été assez chargée avec la parution de Célestopol 1922 en mars puis de Shusharrah en septembre. Ce dernier livre a été écrit en collaboration avec Anthelme Hauchecorne. Comment est née l’idée de cette écriture d’un roman à 4 mains ?

EC : Oui, deux ouvrages la même année, même si c’est une affaire de planning et de circonstances – les deux n’ont pas été écrits en parallèle bien sûr – c’est déjà beaucoup, même si j’avais déjà expérimenté ça en 2018 avec l’Empire du Léopard et Poussière fantôme.

Pour Shusharrah, c’est un projet dont Anthelme a été l’initiateur. Je pense qu’on peut dire qu’on s’apprécie, que nous apprécions également nos univers respectifs, et nous sommes pour ainsi dire voisins, géographiquement parlant. Dans un contexte pré-covid, il était donc facile de se croiser, de se dire que l’on pourrait travailler sur un projet commun, puis de le mettre en route après quelques sessions de réflexions.

AH : Avec Emmanuel, nous nous sommes rencontrés pour la première fois à Epinal en 2017, où nous étions tous les deux nommés pour le prix Imaginales. Nous nous vite rendu compte que notre attente fonctionnait aussi de visu, mais pour tout dire, nos premiers échanges de courriels autour d’un projet commun remontent même à 2016.

Nous avons joué avec plusieurs idées dont certaines très différentes de ce qu’est devenu Shusharrah, avec beaucoup plus de magie par exemple ou un cadre plus classique.

EC : Oui, il fut même un temps question d’une école de magie ! Mais disons que le « créneau » est tout de même bien occupé…

  • Comment s’est passée la collaboration entre vous deux et l’écriture à proprement parler ? Qui a été en charge de quoi ?

EC : Au départ, nous avons effectivement envisagé plusieurs idées, puis le contexte et le point de départ ont fini par s’imposer d’eux-mêmes. Nous étions déjà en négociations avec Scrineo par ailleurs avant même de trancher. Ensuite, Anthelme s’est chargé de découper le roman en entier, chapitre par chapitre… Il était prévu dès le départ que concernant l’écriture pure, je m’occupe d’une plus grande part du roman, car Anthelme s’était davantage investi que moi sur le déroulement de l’histoire. Bien sûr, j’ai aussi apporté mes propres suggestions ou ma propre sensibilité lors de cette phase !

AH: Nous avons pu échanger régulièrement entre nous bien sûr mais également avec Scrineo et notamment Floria notre éditrice sur ce projet.

L’écriture elle-même a été assez rapide dans un premier temps, et puis il y a eu quelques tâtonnements, quelques allers-retours avec Scrineo, comme avec tout roman. Nous avons connu un petit retard puisque le roman aurait pu sortir en librairie au printemps, mais ça reste mineur, je trouve, pour un projet à deux justement.

  • Les thématiques abordées dans le roman sont très actuelles : immigration et environnement. Déjà dans Célestopol 1922, on retrouvait des thématiques très actuelles comme le féminisme ou les luttes sociales. Ton imaginaire apparait ainsi fortement lié avec le réel. Est-ce important pour toi ?

C’est important dans la mesure où cela n’empiète pas sur l’histoire. L’idée, que ce soit avec Shusharrah ou Célestopol, c’est de ne pas entraver la progression du récit en tombant dans le prêchi-prêcha. Dans ce cas-là, autant concevoir un reportage journalistique, pas un roman ou une nouvelle ! Mais je pense, c’est vrai, que les littératures de l’Imaginaire peuvent aussi servir de miroir de notre propre monde et nous faire réfléchir autant que divertir.

  • J’ai été assez surprise par le fait que Shusharrah soit un roman classé « Young Adult », c’est un roman assez sombre avec des questionnements de société importants. Le roman n’aurait pas été plus abordable en le classant en catégorie adulte ?

Ah, je pense que le roman aurait pu être encore plus sombre. Il est effectivement ancré dans le réel, et j’avais au contraire peur qu’on nous reproche d’être trop naïfs ou trop gentillets. Ce qui peut se passer dans un camp de réfugiés, sur un bateau de passeurs… Nous sommes restés dans la retenue, il n’y a pas de détails sanguinolents ou que sais-je… Cela dit, certaines scènes sont assez dures bien sûr, notamment psychologiquement.

Et le roman lui-même suit autant le parcours intérieur de Jeanne et son évolution que ses voyages. Nous ne sommes pas dans un registre « action » pure.   

  • Est-ce que le roman a nécessité beaucoup de recherches préalables ?

Disons que je me suis intéressé encore plus à des sujets qui me préoccupent déjà au quotidien.  Pas tellement sur le climat, car là-dessus, je suis du genre à tenter de jeter davantage qu’un simple œil aux rapports du GIEC, mais tout ce qui concerne les évolutions migratoires, les conditions de (sur)vie dans les camps comme je le disais plus haut, mais aussi l’avenir de l’urbanisme, de déclin énergétique, etc.

  • On sent une volonté d’alerter, de faire réfléchir à la situation mondiale autant sur les problèmes liés à la migration et à l’environnement. Est-ce que tu imagines l’avenir comme décrit dans le roman ?

Malheureusement, oui, en bonne partie. Je crois qu’il sera très dur de tenir l’objectif de + 1,5° seulement et qu’à partir de là… J’aimerais croire à une solution miracle, comme l’absorption de CO2 – une usine prototype vient d’ouvrir en Islande – mais dans le meilleur des cas, ça ne règlerait pas tout, loin de là. Et il ne faudrait pas que ça donne l’impression qu’on peut polluer sans compter et que tout sera réglé par un tour de passe-passe.

  • Est-ce que vous classez le roman dans le genre post-apocalyptique ?

Personnellement, pas du tout. Déjà, le contexte est trop réaliste pour cela (ou disons qu’il aurait fallu viser 2200 !). Et ensuite, quand je pense post-apo, je ne pense pas du tout à une histoire de ce type. Je vois pour commencer quelque chose de plus débridé, qui tourne beaucoup plus autour du suspense avant tout.

  • Enfin, pourquoi ce nom, Shusharrah ?

EC : Là, je laisse la parole à Anthelme !

AH : Il s’agit d’une pure invention. J’ai cherché un toponyme à l’orthographe improbable, mais en définitive facile à prononcer. Un nom à la sonorité exotique, voire un poil lovecraftienne.

Questions concernant Célestopol:

  • Contrairement au premier livre, Célestopol 1922 se passe sur une seule année. Pourquoi ce choix ?

Pour trouver un angle d’approche différent du « premier » justement ! Je mets des guillemets à premier car on peut très bien commencer par lire 1922. Je trouvais ça intrigant, de narrer la vie de la cité sur un an, disons treize mois en vérité. Cela dit, on s’aperçoit donc très vite qu’il s’agit d’une année pour le moins mouvementée.

  • Pourquoi avoir choisi à nouveau d’avoir recours à un fix-up de nouvelles et pas à un roman ou à plusieurs novellas ? Le format court n’est pas souvent à l’honneur auprès des lecteurs en France, comment pourrait-on inciter les lecteurs à lire le format court ?

Eh bien, tout simplement car je n’ai pas encore trouvé LA bonne histoire pour le format roman avec Célestopol. Je n’ai pas envie d’écrire un roman simplement pour écrire un roman. C’est un univers qui m’est très cher et lorsque je passerai au format long, je veux que ce soit « marquant » (en tout cas, c’est mon objectif). Cela dit, deux des nouvelles ont en réalité un format novella !

Je ne peux pas parler pour tout le monde, mais dans le cas de Célestopol ou de 1922, il existe de vrais liens, un vrai jeu de miroir entre les textes, donc pour celles et ceux qui redoutent un peu le format « nouvelles », qui ont peur qu’une histoire s’arrête trop vite, ça peut constituer une béquille, j’imagine. Et puis, je dirai aussi qu’il vaut mieux une histoire courte mais qui a dit tout ce qu’elle avait à dire, qu’une histoire qui se perd en longueur !

  • Pourrait-on imaginer une extension de l’univers de Célestopol ? Avec d’autres conquêtes du Duc ou plus de développement de ce qui se passe sur Terre en parallèle ?

Tout à fait, on peut imaginer encore plein de choses. Sur la Lune, comme ailleurs, mais toujours dans cet univers-là.

  • Le Duc est moins présent dans ce second livre que dans le premier alors que c’est un personnage fondamental dans l’histoire de la ville. Pourquoi ce choix ?

Ce n’était pas forcément volontaire de ma part, ça s’est fait naturellement au bout du compte, au fil du choix des textes. Il faut savoir que j’ai encore six ou sept nouvelles en stock, déjà écrites, mais qui n’entraient pas dans le concept d’une narration sur une année. La figure du duc est présente dans certaines. En 1922, il faut aussi tenir compte du fait qu’il est déjà dans cette position de « retrait » qu’on lui voit déjà dans certains textes de Célestopol, de fantôme planant sur la ville évoquée dans le premier recueil.

  • Penses-tu revenir à l’univers de Célestopol ?

Je l’espère, de tout cœur. Mais voilà, l’édition, c’est avant tout un commerce, qu’on le veuille ou non. Donc, si jamais, à l’heure du bilan, 1922 ne s’est pas assez vendu au goût de l’éditeur… cette envie restera du domaine du rêve ! Alors, même si vous l’avez déjà lu, s’il vous a plu, n’hésitez pas à l’offrir par exemple !

Questions Diverses

  • Nous sommes en plein Mois de l’imaginaire. Penses-tu que de telles opérations aient un impact sur le grand public quant à la vision des genres de l’imaginaire, que penser de cette initiative ?

Là encore, je l’espère. J’ai l’impression qu’après une ou deux éditions peut-être un peu chaotique, ça commence à prendre, à gagner en importance.

  • Tu es romancier mais aussi traducteur. Quelle est ton actualité en tant que traducteur ?

Encore et toujours la même, je travaille sur le Livre des Martyrs de Steven Erikson, et plus précisément sur le tome 9 actuellement. A paraître pour les Imaginales 2022 !

  • Y a-t-il des auteurs que tu aimerais traduire ?

Oh, beaucoup ! Traduire ou simplement retrouver, comme Aliette de Bodard ou Felix Gilman.

Mais j’aimerais surtout avoir davantage de temps pour… écrire, voire lire d’ailleurs !

  • Quels sont tes projets actuels ? Mon petit doigt m’a parlé d’un prochain roman intitulé Himilce à paraitre chez Argyll. Peux-tu nous en parler un petit peu ?

Ah, malheureusement, je vais devoir utiliser mon joker et vous demander d’attendre le mois prochain en vue d’une annonce officielle…

  • Quels sont tes derniers coups de cœur en littérature, BD ou cinéma ?

Midnight Mass sur Netflix !

J’avais déjà beaucoup aimé Hill House et Bly Manor de la même tête pensante, Mike Flanagan, mais à titre personnel, cette mini-série est la plus réussie des trois.

Pour retrouver Emmanuel Chastellière sur le blog:

Pour retrouver Anthelme Hauchecorne:

7 commentaires

  1. Merci pour cet intéressant entretien !
    Et perso, je trouve que ce qui fait le charme de Célestopol, c’est justement son côté fix-up 🙂
    Et oui, moi aussi j’aimerais bien qu’Emmanuel retrouve Aliette de Bodard pour la traduction… J’aimerais bien avoir la suite de Dominion of the fallen !

    Aimé par 1 personne

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