La ville dans l’imaginaire: San Francisco

La ville est un thème central dans les littératures de l’imaginaire, qu’elle soit totalement fantasmée ou bien réelle. Les récits qui mettent la ville au centre d’une histoire sont nombreux et un seul article aurait été trop compliqué à écrire. C’est pourquoi j’ai décidé de faire plusieurs articles sur le thème de la ville dans l’imaginaire en commençant tout d’abord par une étude des villes réelles. Pour débuter, je me suis intéressée à une ville que l’on retrouve dans beaucoup de récits et de domaines de l’imaginaire en m’aidant d’une revue : Yellow Submarine consacrée à San Francisco ville de l’Imaginaire. Cette revue est constituée de différents articles sur la ville et de 3 nouvelles. Les divers articles sont intéressants à découvrir, ils montrent une facette méconnue de cette grande cité de la côte ouest américaine. Toutefois, pour le sujet traité, je retiendrai surtout l’article Lectures de San Francisco qui porte sur les livres ayant pour décor San Francisco.

San Francisco a été fondée en 1776 et a été nommée ainsi en l’honneur de Saint François d’Assise (San Francisco de Asís en espagnol). Son nom est couramment abrégé en « SF » ce qui lui donne un lien privilégié avec l’imaginaire, même si c’est loin d’être le seul aspect bien entendu. La ville est connue pour le pont du Golden Gate, l’ancienne prison d’Alcatraz, ses demeures cossues de l’époque victorienne, ses tramways, ses nombreuses collines découpées de rues en pente, son quartier chinois, son fameux brouillard, sa grande tolérance et le fait qu’elle soit un haut lieu de la contre-culture. Toutes ses caractéristiques et son histoire en font un décor parfait pour des récits d’imaginaire. De nombreux écrivains ont choisi de s’établir dans cette cité californienne ou y ont été en voyage et y ont trouvé l’inspiration, de Jack London à Armistead Maupin en passant par Ambrose Bierce.

Notre dame des ténèbres de Fritz Leiber.

L’étrange silhouette que Franz Westen, écrivain de S.-F. et de fantastique, surprend dans ses jumelles au sommet d’une des collines de Son Francisco est-elle une « entité paramentale » ? Une de ces forces maléfiques engendrées par les grandes villes et leurs constructions géantes, comme le prétendait Thibaut de Castries, un vieil illuminé du début du siècle dont les théories occultes auraient inspiré Clark Ashton Smith et peut-être même H. P. Lovecraft ? C’est d’abord par jeu que Westen émet cette hypothèse. Mais lorsqu’il découvre que le vieux mage, grâce au contrôle qu’il affirmait exercer sur les « entités paramentales », n’est pas étranger au tremblement de terre de 1906, que des gens comme Ambrose Bierce ou Jack London le prenaient au sérieux, et qu’il a laissé une redoutable malédiction posthume, le leu tourne au cauchemar…

Connu pour les romans de « sword and sorcery » du cycle des épées, Fritz Leiber fut aussi correspondant de Lovecraft et s’essaya au fantastique avec cet ouvrage de 1977. Ce roman est un hommage à la ville de San Francisco, à ses écrivains. Il a une part d’autobiographie importante et se situe dans le domaine du fantastique urbain. Franz Westenn, le personnage principal, habite à San Francisco et observe avec des jumelles les collines de Corona Heights où il voit une étrange silhouette lui faisant signe. Il se rend sur place et ne trouve rien, mais en observant son appartement, il aperçoit cette même silhouette brune lui faire signe. Franz veut comprendre ce qui se passe et enquête, découvrant les théories de Thibaut de Castries. D’après ce dernier, la société moderne est gangrénée par l’urbanisme galopant et qui amènerait l’avènement d’entités paramentales qui seraient les émanations menaçantes des grandes villes. Le souci est que Franz est un ancien alcoolique et ancien dépressif, ce met en doute ce qu’il a réellement vu. Ce roman apparait fortement lié au fantastique mis en scène par Lovecraft et Clark Ashton Smith. L’idée des villes qui deviendraient des entités se retrouve dans Genèse de la cité de N.K. Jemisin qui se déroule à New York et où on retrouve aussi un lien avec Lovecraft. Dans Notre dame des ténèbres, il y a l’idée que les villes s’émancipent de leurs créateurs qu’elles finissent par écraser. Fritz Leiber relie l’histoire de Thibaut de Castries à celle de la ville de San Francisco en évoquant le tremblement de Terre de 1906. La ville offre un fabuleux décor et en même temps, elle prend véritablement corps sous la plume de l’auteur.

La ville peu de temps après de Pat Murphy

Après une pandémie qui n’a laissé qu’une maigre population, San Francisco est surtout peuplée d’artistes, rêveurs, de rebelles qui ont reconstruit une société libre et utopiste. De l’autre côté de la Baie, un militaire veut écraser ces sales hippies — mais la Ville elle-même aidera à le combattre, car elle exsude sa propre magie.

Cet ouvrage date de 1989 mais n’a été traduit en France que cette année. C’est un roman post apocalyptique. Une terrible épidémie a dévasté le monde en ne laissant qu’un petit nombre de survivants subsistant dans de petites communautés. L’une d’elle est à San Francisco où une centaine de citadins ont choisi de placer l’art au cœur de leur nouvelle vie. Parmi ses habitants, on trouve un grapheur, un tatoueur, une romancière désirant raconter l’histoire de la ville, un mécano ingénieur hors pair, et un amoureux de l’histoire et des livres. Ils veulent modifier le paysage urbain avec des formes contemporaines d’art tel Danny-boy qui veut repeindre le Golden gate Bridge en bleu. Leur vision du monde est en totale opposition avec celle du général Miles qui prône la hiérarchie militaire et l’idéologie patriotique tout en voulant reformer les États-Unis sous sa bannière. Pat Murphy a donné beaucoup d’importance à l’art dans son histoire, et San Francisco est la ville parfaite pour cela de part son aspect multiculturel. La ville offre un décor parfait, mais apparait également comme vivante. Elle prend part au conflit qui se déroule dans ses rues, elle recèle une part de magie. Pat Murphy arrive à donner corps à cette ville, à lui donner même une personnalité, une âme. Elle le fait avec beaucoup de subtilités sans que l’on sache vraiment ce qui est réel ou non, utilisant une touche de magie troublant la frontière entre rêve et réalité. La ville devient mouvante et se métamorphose peu à peu grâce aux artistes. Pat Murphy réinvente San Francisco, en la rendant vivante mais aussi fascinante sous l’impact de l’art.

Passing strange de Ellen Klages

San Francisco, 1940. Six femmes, avocate, artiste ou scientifique, choisissent d’assumer librement leurs vies et leur homosexualité dans une société dominée par les hommes. Elles essayent de faire plier la ville des brumes par la force de leurs désirs… ou par celle de l’ori-kami. Mais en science comme en magie, il y a toujours un prix à payer quand la réalité reprend ses droits.

Ce court roman est publiée par Actusf et a remporté a remporté le Word et le British Fantasy Award 2018. Il se déroule pendant la seconde guerre mondiale à San Francisco et raconte une histoire d’amour entre deux femmes. C’est un roman appartenant au réalisme magique où l’art a une grande place. La magie a une place relativement petite dans le roman, malgré son importance pour faire avancer l’intrigue. Elle est liée à l’Ori-kami, un art du pliage de cartes au résultat magique. C’est une magie en relation avec la ville elle-même, et qui agit grâce à certains pliages particuliers sur les dimensions spatiale et temporelle. Elle demande beaucoup de temps et parait presque anodine au premier abord, mais prend peu à peu de l’ampleur dans l’histoire. San Francisco a beaucoup d’importance dans le roman, qui se déroule durant l’exposition internationale du Golden Gate. L’autrice décrit avec précision la vie dans cette grande ville à cette époque, reprenant des éléments historiques réels comme le bar le Mona’s club, lieu de la communauté gay féminine. L’autrice connait très bien la ville , elle habite dans ses environs depuis 1976, elle a intégré une grande part de l’histoire de la ville dans son livre.

Du côté des nouvelles:

Aux comptoirs du cosmos-Poul Anderson de Poul Anderson

En ce XXIIIe siècle trépidant, l’humanité s’est implantée sur nombre de planètes, se frottant à un univers exotique grouillant de vie. Afin de protéger leurs intérêts, les négociants interstellaires ont formé une alliance : la Ligue polesotechnique. Nicholas van Rijn, fondateur de la Compagnie solaire des épices et liqueurs, est le plus flamboyant de ces princes-marchands : le présent volume, totalement inédit, réunit le deuxième volet de ses aventures picaresques

Ce livre comprend 5 nouvelles et se déroule dans un univers de space opera. Cependant, le dernier texte intitulé L’Ethnicité sans peine se situe sur terre à San Francisco où l’auteur habita. La nouvelle met en scène Adzel, un extraterrestre un peu spécial, sorte de dragon aimant le whisky, joueur de poker et bouddhiste. Jim Ching âgé de 16 ans est étudiant à l’Académie des Astronautes de la ligue. Son conseiller lui demande de participer au Festival de l’Homme de San Francisco en représentant ses origines chinoises. Jim est ami avec Adzel qui lui viendra en aide. La ville de San Francisco est très cosmopolite et le quartier chinois de Chinatown est presque une ville dans la ville. C’est cet aspect qu’a utilisé Poul Anderson dans son texte pour parler du racisme. Le festival de l’Homme sera l’occasion de rétablir l’ancienne coutume de la célébration du Nouvel an chinois. L’auteur parle ainsi de l’ouverture aux autres cultures en utilisant le caractère multiculturel de la ville.

Brouillard sur la baie d’Estelle Faye

Alors qu’elle étudie le théâtre, Estelle Faye quitte la France pour San Francisco, abandonne un très classique cours parisien et découvre une nouvelle manière d’incarner des personnages et de raconter des histoires… Là-bas, elle se confronte à l’océan Pacifique, aux séquoias géants et au fog, ce brouillard si particulier.

Cette expérience californienne lui inspirera les deux nouvelles au sommaire de ce recueil : « Bal de brume » et « Les Anges tièdes », texte lauréat du prix Rosny aîné 2017. On y retrouve les thèmes de prédilection de l’autrice : l’imaginaire, le fantastique, le cinéma de genre, les maquillages et les costumes, le jeu vidéo, l’océan, l’horizon, et les monstres…

Ces 2 nouvelles sont offertes par Albin Michel Imaginaire suite à la parution de Widjigo, mais ne sont pas liées au roman. Les deux se déroulent sur la Baie de San Francisco et se servent du brouillard très souvent présent pour introduire du surnaturel. Ces deux textes ont été inspirés à l’autrice par son propre séjour dans la ville californienne.

Bal de brume, écrit en 2017, se déroule de nos jours et met en scène Gaël Ferrier, jeune étudiant en cinéma qui se rend à San Francisco pour un séjour d’étude.Dans l’avion, il rencontre Daniel Moranges, antiquaire français expatrié dans la cité. Les deux hommes deviennent rapidement amis et Gaël est invité à se rendre à un bal d’ Halloween chez Daniel. La villa où a lieu la fête est située à proximité du parc de Muir Woods au nord de la ville. L’autrice parle avec brio de la ville et pose une superbe ambiance. Le brouillard amène une touche d’étrange qui se répand peu à peu à toute l’histoire. Le pouvoir d’évocation de l’autrice est impressionnant et on a l’impression de se balader dans cette ville, de ressentir ce brouillard où peuvent se cacher des créatures étranges.

Les Anges tièdes écrite en 2016 a remporté le prix Rosny Aînée 2017. L’autrice change de registre et passe au post-apo mais toujours à San Francisco, 100 ans après la troisième guerre mondiale. La baie est entourée de ruines et la ville semble abandonnée. Les habitants ont trouvé refuge dans le monde virtuel d’Arcadie. L’histoire est racontée par une des premières enfants d’Arcadie. Elle va choisir de se déconnecter pour retrouver le monde réel et rejoindre ceux qui vivent dans les brumes de la réalité. La ville de San Francisco offre toujours un décor brumeux où l’océan a son importance.


San Francisco se retrouve aussi dans de nombreux films et séries. C’était demain… (Time After Time) est un film américain de Nicholas Meyer, sorti en 1979. C’est un adaptation du roman américain éponyme de Karl Alexander où l’on retrouve H.G.Wells et Jack l’éventreur. Ce dernier vole à Wells sa machine à voyager dans le temps pour échapper à la police et se réfugie à San Francisco en 1979 où il va continuer ses crimes. Wells arrive à le rejoindre et doit s’adapter à une époque et une ville qu’il ne connait pas. Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin de John Carpenter se déroule également à San Francisco, en grande partie au cœur de Chinatown. Magie chinoise, lutte surnaturelle entre les puissances du Bien et du Mal orientales sont au programme de ce film qui permet de retrouver Kurt Russell dirigé par John Carpenter.

Les différents auteurs et autrices ont utilisé pour leurs textes plusieurs caractéristiques propres à la ville de San Francisco. Certains ont utilisé les particularités géographiques comme Estelle Faye avec le fameux brouillard de la baie très caractéristique qui sert à introduire une dimension surnaturelle à son récit. Fritz Leiber se sert de l’aspect très vallonné de la ville avant d’introduire la dimension de la ville devenue une entité vivante. D’autres tirent profit de l’aspect cosmopolite de la cité californienne comme on peut le voir dans la nouvelle de Poul Anderson en lien avec le quartier de Chinatown pour parler de thématiques comme le racisme ou l’intégration. Dans Passing strange et La ville peu de temps après, les deux autrices se servent du fait que l’art a une grande place au sein de la ville pour laisser place à l’imaginaire. On trouve aussi dans le roman de Ellen Klages l’utilisaton de la géographie de la ville dans le concept de la magie lié à l’espace et au pliage. Tous ses textes tirent ainsi parti du lieu où se déroulent l’action pour introduire l’imaginaire, les récits sont ancrés dans le décor où ils se passent, le décor devient quasiment vivant par certains côtés.

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