Les enfants de la terreur de Johan Heliot

C’est le premier livre de Johan Heliot que je lis, et j’ai beaucoup apprécié ma lecture. Johan Heliot est connu pour ses récits uchroniques de fin du XIXème siècle et sur le règne de Louis XIV, mais j’ai eu envie de plonger dans la période plus sombre de la révolution française, époque qui m’intéressait beaucoup quand j’étais plus jeune mais sur laquelle je n’ai plus rien lu depuis longtemps.

Le récit est une uchronie, et l’on découvre assez vite le point de divergence avec l’histoire telle que nous la connaissons : Robespierre n’a pas été renversé puis guillotiné en 1794 (les fameux 8 et 9 thermidor de l’an II), et le régime de la Grande Terreur qu’il avait instauré s’en est même retrouvé renforcé. En parallèle, Bonaparte a pris la tête d’une armée du nord, et après des victoires sur tous les coalisés européens, se tourne maintenant vers l’invasion de l’Angleterre. On découvre ainsi une France sous la révolution toute tournée vers cette victoire contre Albion, qui justifie la misère du peuple, victime de privations et de famine, mais aussi une justice révolutionnaire particulièrement expéditive et brutale avec les fuyards, contre-révolutionnaires, voire vagabonds ou jeunes de peu de conditions qui se multiplient.

Dans ce tableau très noir, on apprend à connaître les deux personnages centraux du roman : d’une part le marquis de Sade, vieux et décrépi, qui vit d’articles de piètre intérêt pour un journal parisien, et entretient tant bien que mal sa compagne et son beau-fils. Et d’autre part le mystérieux chevalier d’Éon, qui s’en revient d’Angleterre après un exil. On l’imagine avec un lourd passé, et on découvre bien vite ses nombreuses capacités. Ces deux personnages très atypiques sont attachants, ils sont au crépuscule de la vie mais se battent pour leurs convictions, dans une soif de justice permanente. Les passages avant la rencontre inattendue de ces protagonistes sont l’occasion de découvrir toute la misère de l’époque, aussi bien dans la campagne dévastée que dans la capitale soumise au joug du Comité (de salut public), l’organe décisionnaire de la révolution. L’ambiance est très dictatoriale, avec ces dirigeants qui sont craints, invisibles, et brutaux. Leur bras armé, la police, est épaulé par une mystérieuse garde spéciale qui présente un attrait pour les jeunes. Au milieu de ce Paris, on découvre l’organisation et le fonctionnement d’un groupe de jeunes laissés pour compte, qui survivent de petits larcins et autres débrouillardises. Parmi eux, on va apprendre à connaître La Gigue, jeune fille au fort tempérament qui va servir à tisser des liens entre le marquis et le chevalier.

Le livre se lit très rapidement, on a envie de comprendre le mystère autour des disparitions d’enfants, autour des agissements du Comité. Les premiers chapitres mettent en place une situation, un peu confuse, mais elle se décante très vite et devient passionnante en prenant la forme d’une enquête. On apprend à connaître les inquiétants personnages qui gravitent, complotent, autour du Comité ou de Bonaparte. Mention spéciale à Fouché, l’homme de l’ombre de Napoléon dans la véritable histoire, mais qui prépare déjà bien le terrain dans ce tome. On atteint des sommets de l’horreur dans les pratiques de répression, qui n’ont rien à envier aux pires dictatures modernes, les descriptions n’en sont que plus glaçantes car elles résonnent facilement avec ce que l’on sait d’exécutions en masse ou du traitement des juifs par les allemands avec la solution finale. Heureusement, le livre est ponctué de notes d’espoir, et même de certains traits d’humours, avec la verve du marquis de Sade et la répartie du chevalier d’Eon. Les dialogues entre ces deux là valent le détour.

Johan Heliot nous propose donc avec Les enfants de la terreur une uchronie très réussie, avec des personnages attachants et inhabituels, ballottés dans les tracas d’une période encore pire que les pires heures de la révolution française. La plume de l’auteur nous fait redécouvrir les recoins sombres d’une histoire peu reluisante, et m’a aussi redonné envie de me replonger dans mes livres d’histoire.

Autres avis: le nocher des livres, Boudicca,

Auteur: Johan Heliot

Éditions: L’Atalante

Parution: 10 mars 2022

« Il amena peu à peu son idée des portraits d’enfants de la Révolution, première génération d’une race qui ferait la fierté de la nation mais dont beaucoup vivaient dans l’abandon, réduits aux pires extrémités, ici même, à Paris, certainement des milliers d’une invisible armée, qu’on craignait parce qu’on ignorait tout ou presque de son mode de subsistance ; mais lui, Sade, se faisait fort de détecter ses us et coutumes pour le compte des lecteurs que cela passionnerait, car qui ne rêvait pas de s’immiscer dans les arcanes d’une telle société secrète sans rien risquer et pour le prix modique d’une gazette ? »

Dans cette fine uchronie, Sade forme avec le chevalier d’Éon un duo marginal qui dialogue avec érudition et joie de vivre, tout en enquêtant sur les horreurs de leur temps.

9 commentaires

  1. J’avais commencé la lecture mais pas au bon moment je pense car au bout de deux chapitres, je me suis découragée. Je n’arrivais pas à entrer dans l’ambiance, ça ne me parlait pas du tout. Pourtant c’est un livre que j’étais persuadée d’adorer… Aurais-je changé là-dessus aussi ? Enfin, entre ta chronique et celle de Boudicca, je me dis que je devrais lui laisser une deuxième chance et le ressortir de ma PàL.

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    • C’est dommage que tu aies arrêté aussi vite, même si au début j’ai eu un petit doute. Ensuite je me suis pris dans l’histoire pour la lire très vite. Vraiment une bonne lecture, donc reprends dès que possible, ça vaut le coup !

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      • J’ai préféré arrêter avant de m’en dégoûter en fait, j’avais prévu de le reprendre sans trop savoir quand. C’est un Johan Heliot quand même… Ces chroniques me confortent dans mon idée 😊

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  2. Il est dans mes projets de lecture mais je le crains un peu, n’étant pas très portée sur l’histoire de la période et, de base, pas non plus sur les uchronies. Mais je fais confiance à ton avis et l’envisage un peu plus sereinement.

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